les occupés

samedi 6 février 2010

Serpico - Sidney Lumet (1973)



C'est juste jusque dans les moindres détails, c'est d'une cohérence et d'une précision admirable, les sentiments éprouvés s'enchaînent merveilleusement, tout en fluidité, il n'y a pas d'angle mort, tout est là, la vie d'un homme qui se ramifie par-ci par-là en plusieurs domaines, problèmes, en plusieurs histoires qui ensuite se rejoignent pour s'épanouir dans un final.
C'est un homme aux intentions pures et profondément simples et morales et qui novice dans son métier de policier pense que celui-ci est tout aussi simple et qu'il fonctionne à coup de volonté et de responsabilité, il néglige l'imprévisibilité du vice. Il se confronte alors à une réalité pas nécessairement toute noire mais complexe, où chacun doit ruser, user de détours autant pour faire le bien que pour faire le mal et où celui-ci devient la norme officieuse tellement il est répandu. C'est l'histoire d'une sorte de premier de la classe que tout le monde déteste et soupçonne jusqu'au professeur parce qu'il n'est simplement plus possible de faire son devoir sans arrière-pensées.
Dans un entêtement surhumain Serpico tente donc de faire son devoir sans jamais se préoccuper des préjudices qu'il causera à ses collègues. Il ne s'agit pas d'une morale à la carte mais de la rudesse d'un devoir à accomplir malgré les conséquences et qui se fera, non pas dans un sentiment humble d'avoir rectifier une anomalie dans le meilleur des mondes mais dans celui d'un dégoût profond et haineux pour toute une profession, et qui va en s'amplifiant.

Je retrouve un peu ce pour quoi j'aime tant les premières décennies de la filmographie de Dustin Hoffmann (oui ici c'est Al Pacino), ce qui fait qu'on a l'impression qu'il va d'un rôle à un autre en étant jamais le personnage mais toujours humblement lui-même et toujours magnifiquement juste dans ses actes sans jamais tomber dans la mièvrerie d'une bonté qui se répète. Voilà ce qu'est un grand acteur dans un bon film : un film où l'on n'arrive pas à dissocier le personnage de l'acteur, où ces deux-là sont tragiquement associés, entremêlés tout en étant on ne sait comment autonomes et réels, comme jouant l'un à côté de l'autre. Un film où le spectateur prête à l'acteur les qualités du héros (il ne peut que les avoir puisqu'il les joue si bien).

A la recherche de Garbo - Sidney Lumet (1984)


Il y a d'abord l'idée qu'un film a priori gnan-gnan peut être redramatisé et rééquilibré par l'intrusion d'un fait éminemment tragique : une maladie incurable, une femme mourante. On sait comment une maladie accélère sinon introduit l'action au sein de la vie d'un personnage, ici c'est tout le contraire. La première partie en bonne santé est un petit bonbon de légèreté où du temps est pris pour façonner ce personnage qu'il nous faut aimer : femme seule qui a pour principe de vie un activisme venant se greffer un peu bêtement sur toutes les causes perdues. Par la simple annonce de sa maladie elle se retrouve du jour au lendemain dans un lit d'hôpital, mollement secouée par l'annonce de sa mort, estimant avec intelligence qu'elle pensait que cela arriverait à tout le monde sauf à elle, et avec pour dernier caprice ridicule celui de rencontrer Greta Garbo dont on présume qu'elle est fan puisqu'elle pleurait devant un de ses films en scène d'ouverture.

La suite du film est monopolisée par le fils, physiquement et moralement insipide, la femme mourante est totalement mise de côté au profit d'un enchaînement d'éléments tous plus bâclés les uns que les autres. On apprend par quelques séquences déprimantes qu'elle perd peu à peu l'usage de ses sens et que depuis son lit elle essaye de mobiliser les infirmières de l'hôpital pour faire grève, l'ensemble est mis en scène d'une telle façon qu'on ne retient que la frustration due au constat qu'on ne fait rien d'intéressant de l'activisme de départ sur lequel s'appuyait le portrait.
Par une transmission de pouvoir passant de la mère au fils, celui-ci, initialement pris dans la torpeur d'une vie trop organisée, arrête de travailler, néglige sa femme et se démène pour trouver Garbo. Ne pouvant résister aux charmes de sa collègue de travail faussement excentrique mais réellement agaçante, il la prend pour maîtresse, relation qui prend tout son sens au moment de pénétrer l'académie des acteurs dont elle est membre et ainsi chopper l'adresse d'une amie de Garbo. Quant à la fin, elle est d'une nullité quasi-culte que je me fais un devoir de ne pas la spoiler.

Network - Sidney Lumet (1976)

Ca foisonne de partout, c'est traversé d'idées bien claires, d'idées dures, de cet esprit fougueux de contestation. Ce qui a un peu vieillit c'est la critique de la télévision, parce que maintenant le Gros Truc ce serait plutôt internet et que la télé n'a pas du tout le même rôle en France qu'aux Etats-Unis, ça on le sait. Mais le propos est assez général pour pouvoir s'appliquer à autre chose qu'à la télévision, il s'agit surtout de montrer comment l'humanité tend lentement à ne plus être qu'une somme d'humanoïdes vampirisés par l'idée de productivité. Ici on exagère, on maximise une situation pour en faire dégager plus pleinement le sens et les conséquences: si la télé est comme ça aujourd'hui et bien demain elle sera ainsi. C'est une fiction qui prend pour tremplin le réel et qui pour cela même s'estime plausible jusque dans ses exagérations, sauf qu'on frôle parfois le point Godwin et cette espèce d'immaturité qui consiste à voir dans le moindre mal un signe avant-coureur d'apocalypse.

jeudi 4 février 2010

Ne change rien - Pedro Costa

Je ne pense pas que l'ennui soit un bon critère pour juger d'un film, l'ennui c'est d'abord l'impatience du spectateur, celui qui ne devrait pas être là ou qui ne veut plus y être, l'opacité de son regard qu'il prend pour l'opacité de l'oeuvre. Il faudrait se mettre d'accord sur une typologie de l'ennui, distinguer celle qui provient de l'exigence de l'oeuvre face à notre manque enfantin de concentration, et puis l'ennui comme, malgré l'indulgence et l'effort de compréhension, absence totale de sensations et d'intérêt pour une oeuvre, bref, il est toujours question de chercher à connaître de quel côté de la salle se situe le problème.

Le documentaire de Pedro Costa est d'un noir et blanc charbonneux et de cet ennui sec qui aiguise notre attention. Quelque chose se passe donc à l'usure, une poésie que le spectateur se sent obligé d'extirper de l'image faute d'être pris par la main. Il prend son plaisir dans le dénuement et l'abandon le plus total, un bout de visage fatigué qu'on daigne lui montrer, un peu de fumée de cigarette, une mélodie qui se répète à l'infini et qui d'abord étrangère se fait familière, lancinante, obsédante; il devient alors autonome dans sa prise de plaisir. Il voit aussi avec quelle dureté des personnes tentent d'extraire du néant une chanson, comment ils se font magiquement un devoir d'y parvenir, comment il créer la nécessité de la création avant de créer celle-ci, et comment le matériel autour et la concentration de chacun travaillent à cette volonté d'être pris au sérieux; ces histoires de création sont des histoires d'adultes. Ca cahote, c'est harassant, c'est une pente à monter et qui fait place au plaisir fluide d'une chanson pop parfaite interprétée en live. C'est comme ci le processus créatif n'avait jamais consisté en la création d'une chose incertaine, peu sûre de ses effets et qui devrait faire ses preuves, pour l'artiste il s'agit plutôt d'une archéologie méticuleuse, obstinée, d'une oeuvre déjà là, d'un résultat présent à l'esprit et qu'il n'y aurait plus qu'à restituer par la fouille, la rigueur, le travail, dans le monde sensible. On ne créer pas on ne fait que retrouver, et c'est dans ce service rendu par l'artiste que se fonde leur modestie fondamentale, avant toute forme de prétention qu'ils y ajouteraient.

mardi 2 février 2010

Mother - Bong Joon-Ho


Il y a d'abord l'idée qu'une femme qui devient mère n'est plus jamais que ça, celle-ci n'est d'ailleurs jamais vu sous aucun autre angle que sous celui de la mère de. même pour les policiers, et c'est ce statut qui détermine toutes ses actions. Il y a une sorte de virilité un peu dangereuse qui se dégage de l'amour de cette mère pour son fils et à aucun moment, peut-être parce que nous en faisons quotidiennement l'expérience, nous ne doutons de sa force morale, de sa détermination, de son entêtement pour tout ce qui a trait à son fils.
Lui, c'est un incapable qui frôle l'autisme, rejeté par tous et intégré à aucune forme de jeu social, seul sa mère l'accepte tel qu'il est comme seule une mère sait le faire : sans conditions et à perpétuité; redoublant d'amour à chaque signe de faiblesse. C'est un lien indéfectible, peut-être le seul qu'il reste et le seul dont on ne redoute pas qu'il disparaisse. Après il faut en tester la résistance, c'est ce que le film tente de montrer.
Les obstacles s'enchaînent : l'injustice, la vérité, la justice, et c'est sa morale de conviction qui non sans efforts finit de l'emporter. Si ses règles du jeu sont admises c'est parce qu'il n'y en a pas d'autres et qu'elle est la seule à agir avec conviction et détermination au sein d'une société apathique, et qu'il est toujours possible d'appliquer ses règles lorsque tout le monde dort.

Dans un même mouvement elle conçoit sans détours et très lucidement qu'elle n'a que lui et qu'il n'a que elle, sans jamais essayer de savoir si son fils en est conscient, il éprouve à son égard un amour inconscient, l'amour routinier, devenue évidence et qui s'oublie en tant qu'amour, celui qui lie les membres d'une famille entre eux, et qui n'a plus besoin de preuve sinon celle d'accepter d'être choyé par la mère.
Ce qui surprend c'est ce moment où l'on devine qu'elle poursuit même à tort le vrai motif de ses actions; sortir son fils de là. C'est l'idée de la mère poussée dans ses retranchements : vous la disiez dévouée, et bien voyons jusqu'où peut bien aller son dévouement. Il n'y a à aucun moment un dilemme entre le choix de la justice (qui au début coïncide avec sa propre justice) et celui de sa justice, seulement un entêtement hystérique pour celle-ci.

Gainsbourg (vie héroïque) - Joann Sfar




Le biopic démantèle le mythe pour mieux le reconstruire, pour le justifier, il dit "derrière le mythe il y a un homme, mais quand même, pas n'importe lequel, voyez un peu", ici on ne sait pas, derrière le mythe il y a encore un mythe, un mur de fantasmes ridicules et puériles comme plus personne n'en imagine depuis longtemps. Le fantasme primaire, c'est aimer des nénés plutôt que des charismes, des attitudes plutôt que des intelligences, c'est tout simplement être con et évoluer dans une réalité appauvrie parce que notre imagination l'est tout autant.
Ici Joann Sfar en profite, il annonce d'emblée "un conte de Joann Sfar", il est indulgent avec lui-même, parle d'un conte pour ne pas s'autoriser le terme de "film" et ainsi faire ce qu'il veut, c'est-à-dire n'importe quoi, "ce n'est pas vraisemblable ? ce n'est pas la réalité ? mais c'est un conte vous n'avez pas lu ?". Oui donc, "un conte", non pas comme l'affirmation d'une créativité qui déborde mais celle d'une flemme qui s'avance masquée. Vraisemblablement ce qui est censé fonder le film en tant que conte serait l'usage aussi inutile que faussement audacieux d'une marionnette dégueulasse qui, en même temps qu'elle se doit de poétiser la vie de l'artiste, intellectualise l'ensemble en se proposant comme l'incarnation de la mauvaise conscience de l'homme et qui expliquerait de nombreux choix décisifs de sa vie.

On ne sent aucune maladresse, aucun raté : tout ce qui veut être montré est très bien montré et ça n'a absolument aucun intérêt. On prend les grands moments people de la vie d'un homme, on réactualise ça avec les people actuels, des jeunes gens beaux et talentueux, on donne précisément au spectateur ce qu'il demande et ce qu'il connaît déjà en proposant une biographie du point de vue des conquêtes: elles y passent toutes et on les attend les unes après les autres : la brune, la blonde, la fluette, l'asiatique. D'ailleurs on ne comprend pas très bien comment l'on passe d'une ressemblance et d'un mimétisme obsessionnels du personnage incarné (Casta/Bardot) à la simple négligence de toute espèce de ressemblance du personnage en question. C'est un va-et-vient entre cette perversité de la ressemblance façon Musée Grévin et les petits caprices de réal qui considère qu'Anna Mouglalis est très bien comme elle est, qu'à défaut de son physique, son charisme correspond à celui de Juliette Gréco, et que Philippe Katerine mon pote fera très bien le Boris Vian, de toute façon qui sait à quoi ce mec ressemblait ?
Le simili-respect tente de dissimuler comme il peut la morgue du réalisateur, son ego hypertrophié, on a jamais vu rien d'aussi pire que ce mépris s'avançant sous les traits d'une pseudo vénération qui croit avoir fait ses preuves : une BD et maintenant un film sur le zigue. Et s'il faut remercier quelqu'un, ce sera les costumières, coiffeuses et maquilleuses qui auront été à l'origine de nos seuls petits frissons de spectateur qui ne sait plus s'il est pris dans une fiction ou une performance et qui allant de l'un à l'autre ne sait jamais où il se trouve, n'est jamais happé mais toujours en dehors du film. Quêter la ressemblance physique et comportementale des personnalités incarnées à l'écran c'est toujours être pris dans une tension : on tente d'être fidèle à une réalité pour faire oublier que c'est un film, que ce sont des acteurs, on tente de coller du mieux possible à ce qui s'est réellement passé, et d'un autre côté plus la fidélité est respectée plus le spectateur, impressionné, n'arrive pas à l'oublier.
Et si à chaque femme correspond sa chanson (autre petite joie du film mais lui préexistant évidemment) à aucun moment il est question d'assister sobrement, insensiblement et étape par étape à la naissance d'un mythe national. Tout y est démonstratif, les jeux sont faits et le film n'est là que comme simple et obséquieuse reconstitution où l'acteur inclut dans son jeu une sorte de conscience rétrospective de l'importance de la personnalité incarnée et de la scène jouée. Ainsi, et comme tout mauvais biopic, il n'y a jamais la place pour l'innocence du moment présent, qui s'improvise et se révèle simultanément aux yeux du spectateur comme des personnages, tout y est parasité d'arrière-pensées, tout se fait dans la connaissance de ce qui va suivre. C'est un film hideux, méprisant et méprisable, et l'attitude gainsbourienne par excellence voudrait que l'on ne place aucun espoir de décryptage du mythe dans ce film puisque de ce point de vue on se contrefout totalement de Gainsbourg, et que si mythologie il y a, elle ne réside que -comme toujours- dans une seule et unique chose : l'oeuvre de l'homme.

lundi 25 janvier 2010

La terre de la folie - Luc Moullet


C'est Luc Moullet, audacieux et intello dans son art, débile léger en apparence. De ces artistes qui nous font nous confronter à l'insondable dualité de l'homme artiste: moi social et moi créateur, tout en nous rappelant à notre devoir de spectateur qui consiste à ne jamais prêter attention à ce premier, ou du moins à le questionner à partir de ce deuxième. L'homme en tant que moi social et dans toutes les basses curiosités qu'il suscite ne nous intéresse pas, et s'il intervient il n'est qu'un prétexte à autre chose. La salle de cinéma est pareille à une salle de classe où les professeurs, placés derrière l'écran comme derrière un bureau, tiennent à ce que l'homme et la fonction soient dissociés.
Si Luc Moullet fait de bons films alors il n'y a pas a chercher à résoudre la contradiction air benêt/bons films, tout le monde sait que l'individu ne se trouve jamais là où on aimerait facilement le trouver (dans l'air benêt). Pour se révéler aux autres il n'y pas de raccourcis, seulement du travail (les bons films).

On ne sait pas trop ce qu'on vient chercher quand on décide de demander une place pour La terre de la folie, on y va soit parce qu'on aime bien Luc Moullet soit parce qu'on en a lu une bonne critique, on y va pour tout sauf pour le cinéma et les histoires qu'il nous chuchote; c'est ce qu'on appelle le documentaire. Il prend forme au sein même d'une réalité imparfaite et dont les faits sociaux sont à prendre et à déchiffrer isolément et méthodiquement: un documentaire traite d'un fait social, et c'est peut-être cette vue partielle et dépendante de son sujet qui nous rebute, nous qui préférons le monde total et autonome qu'offre à voir la fiction.

Il y a cette zone aux limites circonscrites arbitrairement par Luc Moullet et dont il présume qu'elle est frappée plus que les autres par diverses formes de folie, il ne reste plus qu'à le prouver. On est donc partagé entre le désir d'en apprendre : c'est un documentaire, et le désir d'en rire: c'est Luc Moullet.
Les preuves servant à accréditer la thèse sont bancales et manque de cette rigueur qu'exige tout documentaire. La bienveillance du spectateur ne cesse de les contester, de s'insinuer entre les brèches, il aime à se montrer tolérant et fait montre d'incompréhension envers Luc Moullet: pourquoi généraliser à un petit village la folie furieuse de quelques uns ? Comment en arrive-t-il à faire le contraire de ce que se doit de montrer l'artiste ? C'est-à-dire toute l'ampleur et la richesse d'existences singulières, je crois que l'artiste est celui qui nous sensibilise au caractère précieux de chaque existence, là où tout autour de nous permet d'en douter car tout s'adresse au collectif, jamais à l'individu. C'est précisément ce que Luc Moullet ne fait pas en adoptant un point de vue grossier, adoptant la mauvaise foi par flemme d'approfondir, parlant de crime comme truc Ondelatte en parlerait: par pure soif de morbidité et par désir d'incompréhension, "mon point de vue est la norme et je ne comprends pas".

Le documentaire tend laborieusement à remplir sa fonction informative et ne s'aère que lorsque Luc Moullet s'adresse avec sa déroutante et tendre gaucherie à la caméra: se perçoit un ardent désir de "faire bien" les choses (il s'excuse à plusieurs reprises) qui l'amène à une sincérité brute, de celle des enfants qui en disent trop mais évacuent dans un même mouvement des boules pures et libératrices de vérité "je ne sais pas pourquoi je parle de ça (d'un ancêtre fou doublé d'un criminel), peut-être pour m'avantager." Son regard est d'une pure beauté, limpide et vulnérable, à la fois aux bords des larmes comme venant tout juste les sécher.

Un documentaire est toujours trop long après une heure et quelques longueurs s'en font ressentir. La séduction des premiers contacts fait place à une austère atmosphère de sérieux, Luc Moullet présumant que chacun est après une heure de film, assez concerné pour être concentré, mais le spectateur tient à ses arguments et à son indulgence et par la répétition des affaires criminelles et de leur description c'est un "c'est bon on a compris" qu'oppose le spectateur à tout ce que peut bien lui montrer Luc Moullet.
Mais si l'idée vous vient de partir avant la fin, c'est que vous ratez un de ces films qui s'arme de sens avec la dernière séquence.
2,75/5

dimanche 24 janvier 2010

7 ans de réflexion - Billy Wilder (1955)


Le cinéma permet ce genre de situation, où le personnage choisit de se sacrifier entièrement à ce qu'il estime être son devoir même si ce devoir est une pure construction arbitraire, c'est quand même bien de se fixer un chemin et de s'y tenir. Il n'y a aucun méchant, aucune forme de malveillance nulle part, on avance sûrement vers un progrès, celui d'un personnage tendrement paumé et paranoïaque et qui rencontre la douceur incarnée (Marilyn Monroe), et qui finit par comprendre des choses grâce à elle mais à son insu.
Sa solitude est immense est le choix de le faire littéralement parler tout seul, de lui faire tenir le rôle de la voix-off au sein même de son jeu suscite tendresse et tristesse. C'est un homme comme beaucoup d'autres, "à côté" et "en dehors", de tout ce qu'il vit mais qui y est arrivé par ses propres moyens comme on rate une recette de cuisine tout en ayant précisément fait ce qui y était indiqué, et doit en sortir de la même façon. Alors au lieu de fuir et de prévisiblement partir avec la Femme, il préfère, comme dans Stromboli (même si la fin de ce film est ouverte j'estime que c'est la bonne) réinvestir sa vie telle quelle, et changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde.
5/5

dimanche 5 avril 2009

Les nuits de Cabiria - Fellini


L'actrice doit faire 1m50, elle joue une prostituée au visage un peu ingras mais dont le film s'arrange à nous la rendre progressivement et infiniment touchante. La salle était pleine, l'histoire est très triste. Une prostituée qui veut se faire aimer et qui n'est jamais aimée pour ce qu'elle est mais pour ce à quoi elle sert, se heurtant sans cesse à des sortes de miroirs vides. Sa vision de l'amour n'est jamais entâchée par ce que peut lui enseigner son métier : elle aspire encore à un amour moite et pur, à l'image de ses deux grands yeux italiens.
Elle rencontre un homme dans de drôles de circonstances, avec lui ce sera un peu l'histoire du corbeau et du renard : elle est sur le point d'épouser un homme qu'elle ne connaît à peine puis comprend que cet engagement ne servait qu'à la voler de toute sa dot, une seconde fois. Elle paie la leçon très chère, quelque chose comme 35.000 livres et elle n'a même plus de maison, cette maison qui était comme un point de repère, quelque chose dans le monde qui lui appartenait et à qui elle avait finie par appartenir, un lien symbolique d'amitié et de fierté la relie à sa maison. Le moment de l'injustice s'annonce par degré, c'est effrayant à ressentir. Je commence à identifier les effets que peuvent avoir sur moi l'injustice au cinéma. Ca me rappelle The Chaser qui m'avait totalement emballée en même temps que dégoûtée, j'avais lucidement sentie une sueur chaude de dégoût me glisser dans le dos, et dans la salle on pouvait entendre des "ppfff".
Le réalisateur joue avec la passivité du public, le pousse à bout, il n'arrive pas à agir, il pleure sur un sort dans lequel le réalisateur s'est appliqué à l'impliquer depuis plus d'une heure, une fois que le couperet tombe il se sent autant responsable qu'impuissant. On lui a fait croire qu'en s'asseyant il comptait assister à un spectacle mais il se rend compte finalement que les rôles s'entremêlent : l'héro assiste à son sort et par nos sentiments nous devenons profondément impliqués, nous justifions l'histoire, plus rien ne sera plus comme avant au sens où nous portons la morale de l'histoire en nous à la façon d'une expérience personnelle. Nous ne sommes plus dupes.
La fin du film fait échos à une anecdote sur Fellini que nous a raconté notre prof de philo et qui illustrait l'idée d'un "bonheur dans les interstices", d'un bonheur fugitif vécu en douce.

mardi 24 février 2009

Lol - Lisa Azuelos






















Pas trop mal mais tout de même un peu indigeste : trop de références dans tous les sens, trop de tics de langage, de clins d'oeil à la minute, car ça doit aller vite : il y a une génération à dépeindre. Surtout au début, c'est un peu maladroit et excessivement amplifié pour plus de théâtralité. C'est comme ça dans le cinéma, il faut intensifier pour que les choses apparaissent. La musique va encore, il y a Blur, Keane qui passe assez bien et Supergrass. D'ailleurs c'est rigolo parce que "Boys and girls" de Blur est aussi utilisée de la même façon -intégré dans le film et dans un contexte de fête- dans Espion(s), film se déroulant comme Lol à cheval entre Paris et Londres. Lol n'est pas déplaisant si on arrive à accepter tout ce qu'il y a d'insupportable dans ce genre de nouveaux films français : les fringues dont on identifie tous les lieux de provenance, les appartements d'un gigantisme et d'un design non justifié par le métier des parents, les mères bien foutues, bonnes copines et lectrices de Elle. Une sorte de mélange entre Et toi t'es sur qui ? et Comme t'y es belle ! de, je viens de l'apprendre, la même réalisatrice et qui annonçait l'avènement de ce genre de films avec aussi Tout pour plaire ou Prête moi ta main, autant de mauvais films qui s'assumaient en tant que mauvais films de par leur choix de titres largement oubliables. Affiche blanche et dépouillée, film sponsorisée par Cherie.fm et Auféminin.com, et toujours une scène de dîner qui est l'occasion d'un débat entre les deux sexes, depuis quelques années on ne voit plus que ça.

J'imagine qu'on peut parler d'un film générationnel ou plus exactement une sorte de compte rendu tardif de tous les effets de mode qui nous passent dessus depuis quelques années : Msn, les sushis, American Apparel, les portables, les jeunes qui montent des groupes, le festival Emergenza et ce que j'appelle la "culture flyer", les pulls en cashemire Zadig et Voltaire, Myspace. Le temps qu'on rassemble tout ça et qu'on le digère, qu'on le nuance, qu'on en perce les subtilités, le film ne pouvait sortir qu'en retard. En retard parce que cela fait un certain temps que les gens savent prendre du recul sur ce qu'ils font de ces nouveaux engins, de ces nouveaux codes : les parodies, la conscience de nos utilisations abusives, il n'y avait plus grand chose à dire, tout semblait épuisé, dénoncé, critiqué et Msn comme Myspace ont depuis longtemps repris leur fonction utilitaire.
Lol est un peu là pour "officialiser" un mode de vie que chacun ne prend pas forcément dans sa totalité et de manière aussi publicitaire et flippante mais auquel nous nous reconnaissons forcément sur certains points. J'imagine que Cyprien sera là pour en quelque sorte officialiser la culture geek, après ça tout le monde saura ou devra savoir ce qu'est un geek. Tout le contraire de film comme Camping ou les Ch'tis qui eux ont créé des effets de mode et n'en rendaient pas compte.